agoranet
introduction d'Internet à l'Assemblée nationale 

AGORANET est le premier site de dialogue et d'échanges entre les élus et les citoyens.

En 1997 les députés Patrice Martin-Lalande, André Santini et Patrick Bloche, co-présidents du groupe d'étude NTIC à l'Assemblée nationale me demandent de leur présenter mes réalisations au sein d'entreprises publiques afin de mesurer ce qui peut être transposable à l'Assemblée nationale.

Le contexte

En 1997, Internet balbutie encore mais les esprits spéculent sur les bouleversements qui ne manqueront pas de marquer la société toute entière. Un premier rapport intitulé « les autoroutes de l'information » est rédigé par Gérard Théry (l'homme du Minitel en 1980) à la demande du premier ministre. Un haut fonctionnaire du Ministère des finances, alors Inspecteur général des finances, Jean-Paul Baquiast, crée le site www.admiroutes.asso.fr, site précurseur non officiel et bénévole qui milite pour la modernisation des services publics sur Internet.

Internet occupe à cette époque le terrain médiatique principalement sous l'angle économique lorsque naît l'engouement pour les start-up. Le palais Brongniart accueille chaque Jeudi les présentations de porteurs de projets IT, et ces séances, archicombles, ont un fort retentissement. Par ailleurs les premiers Business-angels bénéficient de toute l'attention de la presse et du public.

Dans ce contexte, je note qu'aucun des trente députés du groupe d'étude de l'Assemblée nationale n'a d'ordinateur dans son bureau. Encore moins de modem. Un seul explique qu'il a un e-mail personnel, à titre expérimental, c'est François Fillon, alors ministre délégué chargé de la Poste et des Télécommunications.

L'Assemblée nationale possède une administration qui est normalement seule interlocutrice des députés pour toute question qui touche au fonctionnement, aux équipements et aux prestataires de services appelés à intervenir à l'Assemblée ou auprès des députés. La question d'Internet est alors sensible et d'approche complexe sous beaucoup d'aspects (techniques, sécurité, fournisseurs, etc.). Il faudra l'autorité du président de l'Assemblée Laurent Fabius, et du conseiller Jean-François Barthe pour permettre à AGORANET d'exister.

Devant le groupe d'étude, je défends l'idée que les députes doivent rapidement se doter de l'outil et en acquérir la pratique afin de rester les interlocuteurs qualifiés de la société toute entière.

Je suis largement soutenu dans mon projet par les attachés parlementaires et les collaborateurs des députés, tous jeunes et versés dans la pratique naissante de l'Internet.

Introduction de l'Internet à l'Assemblée nationale.

En 1997, onzième législature de la Vème république, Internet bouleverse plus de deux siècles d'administration de l'Assemblée nationale.

Ma proposition consiste en 4 points :

  • Installer un ordinateur dans chaque bureau de chaque député du groupe d'étude. L'ordinateur doit être muni d'un modem ;
  • Munir chaque député d'une adresse e-mail ;
  • Construire un site de présentation du groupe d'étude, qui sera aussi une plate-forme d'échanges. (On ne parle pas encore de Blog) ;
  • Organiser les rencontres entre le groupe d'étude et les acteurs de l'Internet dans la société.

Chaque point de ce programme est retenu par le groupe d'étude qui m'en confie l'exécution.

Le premier point, l'installation d'un ordinateur connecté dans les bureaux, est problématique. La voie administrative consisterait pour les députés à demander au bureau de l'Assemblée de réaliser une étude des besoins, un cahier des charges, un appel d'offres et d'organiser la passation du marché d'équipement. Cela après que le bureau de l'Assemblée eût mis la question en délibération et décidé de l'affectation d'un budget d'équipement exceptionnel. La même démarche s'applique naturellement aux fournisseurs d'accès, aux outils périphériques, aux solutions logicielles, etc.

Je propose au groupe d'étude une solution alternative, qui s'inscrit dans le respect de la procédure administrative et qui répond à l'urgence : la réunion d'un groupe de partenaires qui, de manière informelle et non contractuelle, mettrait matériel et outils à disposition gracieuse de l'Assemblée à titre expérimental. La suggestion est retenue par Laurent Fabius.

Je réunis deux partenaires : la société CIBOX et Club-Internet. Cibox est une entreprise d'assemblage informatique dirigée par un très jeune entrepreneur, Yaacov Gorsd. CIBOX mettra le matériel à disposition de l'Assemblée. La société Club-Internet, fournisseur d'accès, s'associera à l'opération afin de compléter le dispositif technique.

Il reste à mettre les députés à l'épreuve de la société numérique.

Le challenge consiste alors en deux actions : d'une part, doter chaque député d'un e-mail qui permette à chaque citoyen-électeur de lui écrire et d'autre part construire une plate-forme web qui présente le député, son engagement dans le monde numérique, ses positions face aux défis posés par les bouleversements en cours, et qui remplisse la fonction de forum.

Concernant l'e-mail personnel, les députés ont, avec raison, exprimé la plus grande réserve sur leur capacité à répondre personnellement à des courriers électroniques, supposés affluer en très grand nombre, sur tous les sujets. Le secours est venu des attachés parlementaires et des collaborateurs qui ont spontanément proposé d'assurer la fonction de filtre et de secrétariat.

Concernant le forum d'échanges, je propose une maquette de site qui sera supporté par Club-Internet. Ce sera AGORANET.

Les outils web à l'A.N.

Internet bouleverse, à l'Assemblée nationale, un univers dans lequel les échanges, le courrier, la communication et les rapports des élus avec le public sont gravés dans le marbre de procédures intangibles qui assurent une exécution sans faille des tâches. Il est extrêmement risqué d'introduire dans des circuits parfaitement assurés et dont la sécurité est largement confirmée des éléments aussi instables à l'époque que l'e-mail et l'expression directe des élus sur le web.

La mise en place du dispositif fera l'objet de tests nombreux, de vérifications quotidiennes et de veille scrupuleuse de la part d'un groupe de députés et de collaborateurs motivés qui permettront de surmonter les réserves du plus grand nombre, notamment de l'administration ouvertement et légitimement réticente.

Le site web est baptisé AGORANET. Le site consiste en une liste de députés qui publient chacun une tribune. A cette tribune est attaché un forum ouvert à tous. C'est un blog, et c'est une première dans le paysage institutionnel. Devant cette initiative sans précédent, toutes les craintes s'expriment : flots d'interpellations sans retenue, sollicitations personnelles ou même hacking sauvage et malveillant.

Un double filtre est posé. Je reçois la totalité des messages, et le collaborateur ou l'attaché parlementaire, qui reçoit mon contingent de messages, est le second filtre qui décide de la publication du message posté.

Il y a eu deux éditions d'AGORANET, 1998 et 1999.

1998 : Dix députes et un sénateur participent :

  • Michelle ALLIOT-MARIE
  • Christophe CARESCHE
  • Julien DRAY
  • François FILLON
  • Cécile HELLE
  • Claude HURIET
  • Daniel MARKOVITCH
  • Patrice MARTIN-LALANDE
  • Renaud MUSELIER
  • Vincent PEILLON
  • André SANTINI

L'édition 1998 se termine sur un bilan favorable.

Les premiers échanges donneront le ton qui restera jusqu'à la fin la norme d'AGORANET : peu ou pas de demandes personnelles, un ton souvent polémique mais des interventions documentées et argumentées, des sujets parfois farfelus (création de la carte électorale à points, qui sanctionne le degré de civisme...), mais jamais de dérapage. AGORANET fait la démonstration de la toute première expérience de démocratie électronique.

Fort de ces résultats, je propose la deuxième édition qui comptera vingt députés.

Agoranet 1999 :

  • Michelle ALLIOT-MARIE
  • Pierre-Christophe BAGUET
  • Serge BLISKO
  • Patrick BLOCHE
  • Nicole BRICQ
  • Louis de BROISSIA
  • Christophe CARESCHE
  • Yves COCHET
  • Hervé de CHARRETTE
  • Cécile HELLE
  • Maurice LEROY
  • Noel MAMERE
  • Daniel MARCOVITCH
  • Patrice MARTIN-LALANDE
  • Renaud MUSELIER
  • Yves NICOLIN
  • Christian PAUL
  • Bernard ROMAN
  • André SANTINI
  • Catherine TASCA

L'expérience AGORANET trouvera aussi ses limites pratiques. Chaque député choisi le mode de réponse qui lui convient. Certains laissent aller le débat puis concluent par une réponse générale en fin d'édition. (Michelle ALLIOT-MARIE, Julien DRAY, Cécile HELLE ...) d'autres choisissent de répondre à chaque message, ou quasi quotidiennement (François FILLON, Patrice MARTIN-LALANDE ...).

AGORANET a assuré le volet médiatique de l'opération : Le groupe d'étude sur les NTIC de l'Assemblée nationale est présent dans le paysage internet français. Le volet technique a par ailleurs apporté son lot d'enseignements.

Le forum AGORANET préfigure les réseaux sociaux et les blogs. Je mets en avant la fonctionnalité stratégique du forum : l'acquisition d'un grand nombre de données. En 1999, la notion de base de données est réduite à des listes de noms ou d'actions. La « e-intelligence », c'est-à-dire le croisement de données afin de produire du sens et une information construite sur des requêtes, est encore un objet de recherche-développement dans des cercles spécialisés. Toutefois l'enjeu apparait clairement : des échanges d'information assortis de modèles d'organisation de l'information. On voit se dessiner la société 2.0. A partir d'AGORANET, les premières applications sont immédiatement réalisables : études d'opinions, campagnes d'idées ou d'influence, marketing direct, forums, etc.

Les suites immédiates pour le groupe d'étude sont de deux ordres : la transition internet de l'Assemblée nationale, (site web, administration, archives et débats, etc.) qui sera prise en main par l'Assemblée et réalisée rapidement et les nombreux chantiers ouverts par AGORANET, qui ressortent de démarches empiriques et de ressources diverses présentes dans la société civile et qu'il convient de mobiliser.

Conduite du changement

En 1996-2000, dans la dynamique créée par l'émergence d'Internet, il n'est question que de sites web et de société de l'information. Le changement pour les élus connaitra deux formes : Les députés mettront en ligne, dans leurs circonscriptions leurs sites personnels et se confronteront à l'Internet localement. De son côté l'Assemblée nationale conduira sa mue numérique avec succès.

Toutefois, l'Assemblée nationale ne fera pas évoluer AGORANET et ne favorisera pas de forums publics. Les forums seront des initiatives personnelles sur les sites des députés.

L'Assemblée nationale est certainement le terrain le moins favorable aux changements d'habitudes et de pratiques. L'activité parlementaire s'appuie, à l'Assemblée nationale, sur des outils éprouvés dans un cadre parfaitement organisé: l'impression, le courrier, l'archivage, la diffusion, la communication, les réunions, les commissions mobilisent une logistique et une chaine d'exécution rodée et infaillible. Les députés font l'expérience de la nécessité d'inscrire l'altérité de la révolution numérique dans la continuité de leurs missions. A ce titre, ils font face à de nombreux défis : Evaluer, comprendre, anticiper les effets de l'ingénierie numérique dans tous les aspects de la société, et prendre la mesure des développements les plus avancés et leurs conséquences. Santé, biologie, commerce, recherche, défense et sécurité, aucun secteur n'échappe à la formidable révolution numérique commencée à la fin des années 90.

Bilan de l'expérience.

AGORANET a constitué une très modeste action révélatrice de très grands changements. En publiant un forum public, la représentation nationale expérimentait un instrument de la société numérique. Les critères techniques d'AGORANET préfiguraient une approche nouvelle de la politique. Aujourd'hui, n'importe quel réseau social rempli la fonction tribunicienne d'AGORANET. Néanmoins, les outils de l'Internet 2.0 n'ont, semble-t-il, pas encore été mis en œuvre au service de la chose publique. S'il faut souligner la grande qualité du site https://www.vie-publique.fr/, qui dépend du Premier ministre, il convient aussi d'admettre que les institutions n'ont pas déployé les outils 2.0 les plus innovants.